OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Mélenchon en son repère (bien trouvé) http://owni.fr/2012/04/12/melenchon-front-de-gauche-marx/ http://owni.fr/2012/04/12/melenchon-front-de-gauche-marx/#comments Thu, 12 Apr 2012 13:47:07 +0000 Jean-Paul Jouary http://owni.fr/?p=105657 "Ce sont les humains qui font l’histoire, mais dans des conditions déterminées". Déterminées, mais pas déterminantes. Comme le détaille Jean-Paul Jouary philosophe maison.]]>

La montée en puissance continue de Jean-Luc Mélenchon dans les intentions de vote (à l’heure où ces lignes sont écrites bien sûr) donne lieu à une multitude de commentaires, d’analyses ou d’invectives (le maire de Lyon ne l’a-t-il pas comparé au sanguinaire Pol Pot ?). Bien entendu l’homme a du talent, il sait parler aux foules assemblées, il parvient à traduire des idées théoriques en termes simples et toucher ainsi, et à la fois, des victimes de la crise qui se sentent souvent à l’écart des enjeux politiques institutionnels, et des intellectuels parmi les plus exigeants en matière de rigueur argumentative.

Mais suffit-il de posséder un talent oratoire pour faire descendre dans la rue et faire voter dans les urnes des centaines de milliers de personnes qui en avaient perdu l’habitude, pour réclamer un changement profond dans le fonctionnement de la société ? Comme chacun sait bien que cela ne saurait suffire, il y aurait une sorte de mystère Mélenchon.

Il y avait jadis un mystère des comètes avant Newton, un mystère de la foudre avant Benjamin Franklin, un mystère du feu avant Lavoisier. Et ces mystères n’ont pu être dissipés qu’avec un effort de connaissance, de raisonnement, d’examen attentif du réel. Bien entendu, on ne peut prétendre y parvenir ici en quelques lignes à propos d’un processus politique aussi complexe. Mais l’écho de la campagne de Jean-Luc Mélenchon doit bien avoir des racines autres que politiciennes ou rhétoriques.

Faut-il y voir avec Hegel une sorte de nécessité historique d’un progrès de l’idée de liberté, qui aurait agi telle la taupe de façon souterraine, invisible, pour se manifester soudain à nos yeux trop aveuglés par les artifices des événements spectaculaires ? Serions-nous les marionnettes inconscientes d’une logique du monde, se développant malgré nous, malgré les contre coups et régressions, cette « ruse de l’histoire » dont il faudrait décrypter le sens et la finalité ?

Ainsi les traditions françaises de mouvements populaires puissants et créatifs, endormies depuis quelques décennies, renaîtraient à l’occasion d’une élection qui promettait un ennui sans précédent ? Mais pourquoi maintenant et sous cette forme particulière ? Entendons-nous : qu’un candidat cristallise des intentions de vote que l’on n’attendait pas, ce n’est pas chose nouvelle, et l’expérience en atteste assez le caractère éphémère. Mais que cela s’accompagne d’un essor soudain de pratiques militantes se démultipliant chaque jour, c’est ce qui donne à cet événement électoral son caractère le plus profond.

Les conditions y sont-elles pour quelque chose ? Cela paraît évident. La crise financière, le chômage, le rejet de l’actuel Président, la crainte grecque, le parfum de scandales, les difficultés de vie, tout cela permet de comprendre le mécontentement ambiant. Mais celui-ci existait auparavant, et pouvait se manifester sous bien d’autres formes. Il n’est pas de conditions qui portent mécaniquement à une traduction unique.

À elles seules, ces conditions créent une multitude de possibilités différentes, dont une seulement se manifestera en construisant un avenir parmi tous ceux qui étaient possibles. Encore faut-il que dans le peuple un nombre suffisant de femmes et d’hommes s’en emparent ensemble et en même temps.

Ces mêmes facteurs peuvent se traduire par des révoltes informes, de l’abstentionnisme, de la passivité ou des radicalisations xénophobes. D’ailleurs il n’est pas impossible que la prochaine présidentielle manifeste toutes ces possibilités à la fois : de l’abstention, du vote pour les deux candidats qui multiplient les tournures xénophobes voire racistes, des révoltes locales… La nouveauté serait que s’y affirme une force de transformation sociale d’un type nouveau, propre à brouiller les cartes et inscrire une possibilité historique nouvelle. Cela n’est inscrit dans le présent qu’à titre de possibilité. C’est pourquoi est décisive la fameuse phrase de Karl Marx :

Ce sont les humains qui font l’histoire, mais dans des conditions déterminées.

Déterminées, pas déterminantes. Il y faut donc autre chose : des mots qui, à travers une personne, une forme d’organisation, une construction stratégique, s’articulent avec le vécu, avec des pratiques, au point de former soudain une cohérence dynamique, un mouvement, une aspiration, dans laquelle chacun se reconnaît dans les autres. Alors seulement des initiatives individuelles peuvent s’articuler soudain avec des aspirations collectives, et des mots rendre des actes lumineux.

Dès lors, dans des conditions qui s’imposent à tous, ce sont des humains qui font surgir une possibilité parmi d’autres, qui a la particularité d’unir fortement autour d’une remise en question du système existant, autour aussi d’une espérance assez puissante pour conduire une foule de gens à parler, à voter, à descendre dans la rue.

Trop longtemps, cette phrase de Marx a été lue, enseignée et pratiquée comme si les conditions déterminaient le futur, ce qui justifiait la décision de changer ces conditions malgré ou même contre le peuple, avec la tranquille assurance que des conditions nouvelles créeraient une humanité nouvelle. Que d’insultes n’a-t-on alors lancé contre Jean-Paul Sartre, coupable de refuser cette absurdité, et d’avoir lu Marx tel qu’il avait effectivement écrit et pensé ! Il n’y aura jamais de changement social sans l’ensemble des citoyens résolus à décider, à reprendre le pouvoir, à tisser des solidarités actives et inventives.

Du coup, là où les échecs, les déceptions, les désillusions, les craintes, traduisaient hier la crise dans les mille et une façon de se décourager, les mêmes facteurs deviennent autant de façons d’agir. Et c’est nulle part ailleurs que dans ces façons d’agir que des idées neuves peuvent se former et se transformer, que des philosophes ensuite auront à travailler, expliciter, mettre en cohérence et en perspective.

C’est bien là l’aspect sans doute le plus novateur de la philosophie politique de Marx : il ne s’agit pas de construire dans sa tête la théorie de ce que la société doit devenir, mais de manifester dans la théorie toutes les idées émancipatrices que le mouvement des peuples crée lui-même dans son histoire. Cela vaut pour les individualités que la vie politique place à tel ou tel moment à une place particulièrement responsable à l’intérieur de ce mouvement : il leur faut trouver les mots, les phrases, le ton qui rendent possible cette conviction commune grandissante et transforment les idées en forces matérielles.

Il est significatif à cet égard qu’au spectacle joyeux de 120 000 personnes défilant avec Jean-Luc Mélenchon de la Nation à la Bastille, beaucoup aient à leur tour décidé de joindre ce mouvement. Derrière le « mystère Mélenchon », il semble bien qu’il y ait une page de notre histoire, dont l’avenir seul dira la portée et la profondeur. Marx aimait dire que l’avenir a toujours plus d’imagination que nous. Au moins cette pensée nous aide-t-elle à ne pas garder le nez collé sur les péripéties superficielles de la vie politique…

NB : Lire à ce sujet, de Marx, L’idéologie allemande et la Lettre à Arnold Ruge de 1843 ; de Sartre, au moins, L’existentialisme est un humanisme et la Critique de la raison dialectique ; les éditions Gallimard viennent d’éditer sous le titre L’humaine condition un ensemble d’œuvres majeures d’Annah Arendt (Condition de l’homme moderne, De la révolution, La crise de la culture et Du mensonge à la violence). Edition établie et présentée par Philippe Raynaud.

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Bayrou l’homme du passé http://owni.fr/2012/03/23/bayrou-lhomme-du-passe/ http://owni.fr/2012/03/23/bayrou-lhomme-du-passe/#comments Fri, 23 Mar 2012 18:02:19 +0000 Pierre Leibovici et Grégoire Normand http://owni.fr/?p=103298 OWNI-i>TÉLÉ, tandis que Marine Le Pen peine à marquer des points.]]>

Un discours, et trois points de plus au classement général du Véritomètre, permettant de vérifier l’exactitude de toutes les déclarations chiffrées ou chiffrables des six principaux candidats à l’élection présidentielle. Jean-Luc Mélenchon est en pleine forme. Le candidat du Front de gauche poursuit son ascension dans la tête du classement, distançant d’autant plus François Hollande qui tombe de 57,4 à 54%, tout près de François Bayrou (53,4%). Au bas de l’échelle, rien ne va plus pour Marine Le Pen, qui s’enfonce à 41,6% de crédibilité suite à son intervention sur France Info le 22 mars dernier.

Au cours des 72 dernières heures, l’équipe du Véritomètre a vérifié 25 citations chiffrées des candidats à la présidentielle.

Condensé des faits chiffrés qui ont retenu notre attention aujourd’hui.

François Bayrou solide en Histoire

De tous les chiffres lancés chaque jour par les candidats à l’élection présidentielle et vérifiés par l’équipe du Véritomètre, rares sont ceux qui concernent la période de la Quatrième République. François Bayrou a fait une exception à la règle lors d’un meeting à Nancy, le 21 mars dernier, en remontant aux années 1957 – 1958 sur l’un de ses thèmes préférés, la dette :

En 1957 – 1958 (…) notre pays est surendetté.

D’après un rapport quarantenaire [PDF] du groupe de travail pour la comparaison des budgets de l’ancienne Commission des Communautés européennes, la France a effectivement connu un endettement record durant ces deux années. Le solde des administrations publiques françaises s’est affiché respectivement à -9,912 et -5,803 milliards de francs en 1957 et 1958, une situation unique pour l’époque.

Une époque de “records” qu’affectionne décidément François Bayrou. Au cours du même meeting de Nancy, le candidat MoDem s’y réfère à nouveau pour parler de son autre cheval de bataille, la production industrielle sur le sol français :

Dans ces années, 1957 – 1958, la France connaît un déficit de son commerce extérieur sans précédent.

Correct, selon un rapport [PDF] de la Communauté économique européenne (CEE) – ancêtre de l’Union européenne – daté de septembre 1958, qui indiquait que “le déficit des échanges avec l’étranger reste important et a même marqué depuis la fin de l’année 1957 une tendance à s’accroître”. De sorte qu’en 1958, la France a importé pour 30% de plus qu’elle n’a exporté, un niveau digne de l’immédiat après-guerre. Réchauffé, le “produire en France” ?

Jean-Luc Mélenchon creuse l’écart

Dans la foulée du rassemblement du Front de Gauche à la Bastille, dimanche 18 mars, Jean Luc Mélenchon était l’invité d’Olivier Mazerolles sur BFM TV où il a annoncé :

Lorsque François Mitterrand était candidat en 1981, au premier tour, il était trois points derrière Valéry Giscard d’Estaing, 28 pour Giscard, 25 pour Mitterrand.

Une déclaration qu’il avait d’ailleurs déjà prononcée lors d’un discours à Clermont Ferrand, le 14 mars dernier.

En charge d’enregistrer les résultats officiels des élections, le Conseil constitutionnel indique qu’au premier tour de l’élection présidentielle de 1981, François Mitterrand a obtenu 25,9% des suffrages contre 28,3% pour Valéry Giscard d’Estaing, soit 2,4 points d’avance pour le Président sortant. Le candidat du Front de gauche exagère donc de 20% l’écart entre les deux prétendants à l’Élysée. Soit tout de même 174 229 voix.

François Hollande surtaxe (encore) le pétrole

François Hollande se perd à nouveau sur la taxation des produits pétroliers. Après avoir, à plusieurs reprises, répété que “60% du prix des carburants ce sont des taxes” - la réalité s’établissant plutôt à 50,1% comme nous l’avions montré -, le candidat socialiste se trompe cette fois-ci sur les recettes fiscales issues de la Taxe intérieure sur les produits pétroliers (TIPP).

Il a ainsi déclaré, dans l’émission Des Paroles et des Actes diffusée sur France 2 le 15 mars dernier&nsdp;:

La TIPP c’est 26 milliards [d'euros].

Dans le Projet de loi de finances pour 2012, le ministère du Budget mentionne que la TIPP a rapporté 14 milliards d’euros à l’État en 2011. A moins d’avoir voulu pronostiquer une explosion de la consommation de carburants pour l’année 2012, François Hollande gonfle les recettes fiscales issues de la taxe pétrolière de 85,7%, si l’on se base sur les dernières données officielles.


Les vérifications des interventions sont réalisées par l’équipe du Véritomètre : Sylvain Lapoix, Nicolas Patte, Pierre Leibovici, Grégoire Normand et Marie Coussin.
Retrouvez toutes nos vérifications sur le Véritomètre et nos articles et chroniques relatifs sur OWNI
Illustrations par l’équipe design d’Owni /-)

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Les data en forme http://owni.fr/2012/01/23/les-data-en-forme-3/ http://owni.fr/2012/01/23/les-data-en-forme-3/#comments Mon, 23 Jan 2012 16:28:52 +0000 Paule d'Atha http://owni.fr/?p=95112 Voilà le coup de cœur de la semaine. Évoquant le destin des empires coloniaux, de leur formation à leur dislocation, cette visualisation repose sur un principe simple.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Il y a deux ans, le designer Pedro Miguel Cruz était parti sur l’idée de visualiser le déclin des empires maritimes et s’est rendu compte que la puissance de celles-ci était liée à la surface de leur extension territoriale. Avec son approche qui peut paraître réductrice, il a néanmoins réussi à synthétiser plus de deux siècles d’histoire coloniale de manière visuelle. La limpidité repose sur le choix arbitraire de représenter les quatre plus grandes puissances coloniales européennes, à savoir la France, la Grande-Bretagne, le Portugal et l’Espagne. La représentation en bubble charts animés, permet de retracer à la fois la construction et le déclin des empires coloniaux. Sa principale source de données repose sur Wikipédia mais il rappelle que sa volonté est d’offrir une “narration ludique”. Un pari plutôt réussi. Et un #oldlink assumé.

MentionMachine et la campagne américaine

La semaine dernière le Washington Post a mis en ligne un outil de mesure révélateur de la vitalité de la campagne numérique menée par les candidats américains à la présidentielle. Chaque semaine, les résultats des meilleurs candidats sont publiés grâce à deux critères: le nombre de mentions du candidat sur twitter et dans les médias. En cliquant sur chaque candidat, on peut constater la croissance ou le déclin du nombre de tweets qui le mentionnent. Un bon moyen de prendre la température de la cote de popularité des candidats du côté des gazouillis à quelques mois de l’échéance. Cette approche montre une implication des candidats américains nettement plus importante que les candidats français dans le domaine des réseaux sociaux.

Tweets en débat

La twittosphère française sait également se défendre sur le terrain de la campagne pour la présidentielle. Même si cette web-app ne présente pas un design très riche, son potentiel démocratique reste élevé. Évidemment les auteurs de l’application, Aurélien Painchaud, Gaëtan Duchateau et Florent Guerlain n’ont pas la prétention de révolutionner le monde du débat. L’interpellation des candidats sur une question précise est néanmoins facilitée par cette plateforme où de nombreuses questions relatives aux programmes et aux candidats peuvent être directement posées aux intéressés. Une initiative qui évite les intermédiaires et offre une vision synthétique des positions de chaque candidat sur un sujet donné.

Des data en bois

Deux chercheurs américains, Josef Kellnforder et Wayne Walker du Woods Hole Research Center (WHRC) ont travaillé avec l’office national des forêts américain et le bureau d’études géologique pour mettre en place un inventaire complet de l’état du poumon vert américain. Après six années de recherches, ils ont pu établir une carte qui recense la concentration de biomasse et de carbone organique présents dans la structure des arbres sur le territoire américain. Cette récolte d’informations a permis de constituer des sets de données importants afin de construire cette carte complète. Le résultat est impressionnant. Plus le vert est foncé, plus la croissance de la zone forestière est dense, robuste. Ou quand les data se mettent au vert…

Le « 1% » américain en treemap

Une idée lumineuse pour comprendre la répartition de la richesse aux États-Unis parmi les membres de ce fameux 1%. Le laboratoire de recherche et développement du New York Times, très en pointe en matière de data journalisme a encore fait preuve de son talent en illustrant la variété des professions dans ce fameux 1%. Avec ce treemap, les lecteurs peuvent explorer l’ensemble des professions les plus rémunératrices aux États-Unis. Sans surprise, la catégorie qui regroupe le plus de professionnels ayant un salaire élevé, concerne celle des managers avec un total de 376 076 membres dans des domaines aussi bien divers tels que le bâtiment, les banques ou les hôpitaux. Une photographie qui permet d’explorer la diversité des statuts dans la société américaine économiquement riche.

Amazon en rhizome

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Comment la philosophie peut-elle influencer la visualisation de données ? Le designer et programmeur Christophe Warnow a trouvé une piste intéressante. Partant du concept de rhizome développé par le philosophe Gilles Deleuze dans son ouvrage Capitalisme et Schizophrénie où il explique qu’une organisation ne dépend pas forcément d’une hiérarchie mais chaque élément qui la compose peut avoir une influence sur un autre élément, Warnow a pensé une web application illustrant les liens des personnes qui achètent les ouvrages de philo sur Amazon. Le résultat est saisissant et montre comment le travail d’un philosophe peut faire naître des idées lumineuses dans le domaine des data. On en redemande.

Nous vous souhaitons une très bonne data-semaine !

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De Luther aux printemps arabes http://owni.fr/2012/01/09/luther-printemps-arabes-twitter-facebook/ http://owni.fr/2012/01/09/luther-printemps-arabes-twitter-facebook/#comments Mon, 09 Jan 2012 18:13:16 +0000 Xavier de la Porte http://owni.fr/?p=93506

Dans le cadre de sa lecture de la semaine sur Internet Actu, Xavier de La Porte propose un article passionnant de l’hebdomadaire britannique The Economist, intitulé “Comment Luther est devenu viral”.


C’est un récit qui nous est familier : après des décennies de grogne, une nouvelle forme de média donne aux opposants à un régime autoritaire le moyen de s’exprimer, de déclarer leur solidarité et de coordonner leurs actions. Le message protestataire se répand de manière virale dans les réseaux sociaux et il devient impossible de passer sous silence le poids du soutien public à la révolution. La combinaison d’une technologie de publication améliorée et des réseaux sociaux est un catalyseur pour le changement social, là où les efforts précédents avaient échoué. C’est ce qui s’est produit pendant le printemps arabe. C’est aussi ce qui s’est passé pendant la Réforme, il y a près de 500 ans, quand Martin Luther et ses alliés se sont emparés des nouveaux médias de leur temps – les pamphlets, les balades, et les gravures sur bois – et les ont fait circuler dans les réseaux sociaux pour promouvoir le message de la réforme religieuse.

Les chercheurs ont longtemps débattu de l’efficacité relative des médias imprimés, de la transmission orale et des images dans le soutien populaire à la Réforme. Certains ont mis en avant le rôle central de l’imprimerie, une technologie relativement neuve à l’époque. D’autres ont relevé l’importance des prêches et des autres formes de transmission orale. Plus récemment, les historiens ont mis en valeur le rôle des médias comme moyens de signaler et de coordonner l’opinion publique pendant la Réforme.

Printemps arabe, Réforme : une même appropriation médiatique

Aujourd’hui, l’Internet offre une nouvelle perspective dans ce débat au long cours, en soulignant que le facteur primordial n’était pas l’imprimerie elle-même (dans le paysage depuis 1450), mais plus largement le système des médias se partageant le long des réseaux sociaux – ce qu’on appelle aujourd’hui les “médias sociaux”. Luther, comme les révolutionnaires arabes, a compris très vite les dynamiques du nouvel environnement médiatique et a vu comment il pourrait y faire circuler son message.

Le début de la Réforme est en général daté du jour où Luther a cloué ses “95 thèses sur la puissance des Indulgences” sur la porte de l’église de Wittenberg, le 31 octobre 1517. Ces “95 thèses” étaient des propositions écrites en latin dont il voulait discuter, selon la coutume académique de l’époque, dans un débat ouvert au sein de l’université. Luther, alors obscur théologien, était outré par le comportement de Johann Tatzel, un frère dominicain qui vendait des indulgences dans l’intention de lever des fonds pour le projet de son patron, le Pape Léon X : la reconstruction de la basilique de Saint-Pierre de Rome. Cette manière de commercialiser sa place au Paradis était pour Luther le symptôme d’une nécessaire et conséquente réforme. Clouer une liste de propositions sur la porte d’une église était une manière habituelle d’annoncer un débat public.

Bien qu’écrite en latin, ces “95 thèses” causèrent un émoi immédiat, d’abord dans les cercles académiques de Wittenberg, puis plus loin. En décembre 1517, des éditions imprimées de ces thèses, sous la forme de pamphlets et de feuilles volantes, apparurent simultanément à Leipzig, à Nuremberg, à Bâle, aux frais d’amis de Luther à qui il avait envoyé des copies. Des traductions en allemand, qui pouvaient être lues plus facilement par un public plus large, suivirent rapidement et se répandirent dans les territoires de langue allemande. Un ami de Luther estima qu’il fallut 14 jours pour que les propositions soient connues dans toute l’Allemagne et quatre semaines pour qu’elles soient familières à toute la chrétienté.

“Elles ont été imprimées et ont circulé bien au-delà de mes attentes”

La diffusion rapide, mais non intentionnelle des “95 thèses” alerta Luther sur la manière dont les médias passant d’une personne à l’autre pouvaient atteindre une vaste audience. “Elles ont été imprimées et ont circulé bien au-delà de mes attentes”, écrit Luther en mars 1518 à un éditeur de Nuremberg qui avait publié la traduction allemande des thèses. Mais écrire en latin savant et les traduire ensuite en allemand n’était pas la meilleure manière de les adresser à un public plus large. Luther écrivit qu’il aurait “parlé très différemment et plus distinctement s’il avait su ce qui allait se passer”. Pour la publication, quelques semaines plus tard, de son “Sermon sur les Indulgences et la Grâce”, il passa à l’allemand, évitant le vocabulaire régional pour s’assurer que ses mots seraient compréhensibles dans toute l’Allemagne. Le pamphlet, un succès immédiat, est considéré par beaucoup comme le point de départ de la Réforme.

L’environnement médiatique que Luther s’est montré particulièrement habile à maîtriser avait beaucoup en commun avec l’écosystème numérique d’aujourd’hui, ses blogs, ses réseaux sociaux et ses discussions. C’était un système décentralisé dans lequel les participants s’occupaient de la distribution, décidaient collectivement des messages à diffuser en priorité grâce au partage et à la recommandation. Les théoriciens des médias modernes parleraient d’un public connecté, qui ne fait pas que consommer l’information. Luther a donné le texte de son nouveau pamphlet à un ami éditeur (sans aucun échange d’argent), puis a attendu qu’il se répande dans le réseau des lieux où on l’imprimait en Allemagne.

A la différence des livres plus gros, qu’il fallait des semaines et des mois à produire, un pamphlet pouvait être imprimé en un ou deux jours. Les copies de la première édition, qui coûtaient à peu près le prix d’un poulet, se diffusaient d’abord dans la ville où elles étaient imprimées. Les sympathisants de Luther les recommandaient à leurs amis. Les libraires en faisaient la promotion et les colporteurs les transportaient. Les vendeurs itinérants, les marchands et les prêcheurs emportaient alors des copies dans d’autres villes et si elles suscitaient un intérêt suffisant, des imprimeurs locaux produisaient leur propre édition, par lot de 1 000, dans l’espoir de tirer profit du buzz. Un pamphlet populaire se répandait ainsi rapidement sans l’implication de l’auteur.

Pamphlet, like et retweet

Comme avec les like de Facebook et les retweet de Twitter, le nombre de réimpressions sert d’indicateur de popularité d’un sujet. Les pamphlets de Luther étaient les plus recherchés ; un contemporain a noté qu’ils “n’étaient pas tant vendus qu’arrachés”. Son premier pamphlet en allemand, le “Sermon sur les indulgences et la Grâce” a été réimprimé 14 fois dans la seule année 1518, à 1 000 exemplaires à chaque fois. En tout, entre 6 000 et 7 000 pamphlets furent imprimés pendant la première décennie de la Réforme, plus d’un quart étaient les textes de Luther. Même s’il était l’auteur le plus prolifique et le plus populaire, il y en avait beaucoup d’autres, dans les deux camps.

Se mettre dans l’état de suivre et de discuter cet intense échange de points de vue, dans lequel chaque auteur citait les mots de son adversaire dans le but de les contredire, a conféré aux gens un sens nouveau de la participation à un débat à la fois vaste et distribué. Beaucoup de pamphlets invitaient le lecteur à discuter leurs contenus avec d’autres lecteurs et à les lire à haute voix pour les illettrés. Les gens lisaient et discutaient les pamphlets chez eux avec leur famille, en groupe avec leurs amis, dans des auberges et des tavernes. Les pamphlets de Luther étaient lus dans des boulangeries du Tyrol. Dans certaines villes, des guildes entières de tisserands ou de tanneurs apportèrent leur soutien à la Réforme, ce qui prouve que les idées de Luther s’étaient propagées dans les manufactures. Le Roi d’Angleterre Henri VIII lui-même apporta sa contribution en co-écrivant avec Thomas More une attaque contre Luther.

Les mots ne furent pas les seuls à voyager dans les réseaux sociaux pendant l’époque de la Réforme, la musique et les images aussi. Les balades de circonstance, comme le pamphlet, étaient une forme relativement récente de médium. Elles consistaient en une description poétique, et souvent exagérée, des événements du temps, sur un ton familier qui pouvait facilement être retenu et chanté avec les autres. Ces balades mélangeaient délibérément une mélodie pieuse avec des paroles profanes. Les paroles étaient distribuées sous la forme de feuilles imprimées, avec une note indiquant sur quel ton elles devaient être chantées. Une fois apprises, elles pouvaient se répandre parmi les illettrés grâce à la pratique du chant en groupe. Les réformés autant que les catholiques firent usage de cette nouvelle manière de diffuser l’information pour attaquer l’adversaire.

Les gravures sur bois furent une autre forme de propagande. La combinaison de dessins osés et de courts textes, imprimés comme sur une feuille, pouvaient porter des messages aux analphabètes et servaient de supports visuels aux prêcheurs. Luther nota que “sans images on ne peut ni penser ni comprendre quoi que ce soit”.

Sous l’afflux de ces pamphlets, de ces balades et de ces gravures, l’opinion publique vira en faveur des thèses de Luther. Et ce, malgré les efforts de la censure et les tentatives des catholiques pour les noyer sous la diffusion de leurs propres thèses. Pour user d’une expression contemporaine, le message de Luther est devenu viral.

Mécanisme collectif de signalement

Durant les premières années de la Réforme, exprimer son soutien à Luther par le prêche, par la recommandation d’un pamphlet ou le chant d’une balade hostile au Pape était dangereux. En réprimant rapidement les cas isolés d’opposition, les régimes autocratiques découragent leurs opposants à s’exprimer et se mettre en rapport les uns avec les autres. Il y a obstacle à l’action collective quand les gens sont insatisfaits, mais pas certain que leur insatisfaction soit suffisamment partagée, c’est ce qu’a remarqué Zeynep Tufekci (blog), une sociologue de l’université de Caroline du Nord, à propos du printemps arabe. Les dictatures égyptiennes et tunisiennes, explique-t-elle, ont survécu si longtemps parce que malgré la haine de beaucoup pour ces régimes, ils ne pouvaient être certains que cette haine était partagée. Cependant, avec les troubles du début 2011, les sites des médias sociaux ont permis aux gens de signaler leur préférence à leurs pairs, en masse et rapidement, dans une “cascade informationnelle” qui a rendu possible l’action.

Il se passa la même chose avec la Réforme. La popularité des pamphlets en 1523-1524, très majoritairement en faveur de Luther, a joué le rôle d’un mécanisme collectif de signalement. C’est ce qu’écrit Andrew Pettegree, spécialiste de la Réforme à l’université de Saint-Andrew : “ce fut la surabondance, la cascade de titres, qui a créé l’impression d’une marée, d’un mouvement imparable de l’opinion – les pamphlets et leurs acheteurs ont ensemble créé l’impression d’une force irrésistible.” Bien que Luther avait été déclaré hérétique en 1521, et que posséder ou lire ses travaux fût cause de bannissement de l’Église, un mouvement de soutien populaire a évité son exécution et la Réforme s’est installée dans une bonne partie de l’Allemagne.

La société contemporaine a tendance à se considérer comme meilleure que les précédentes, et les avancées de la technologie renforcent ce sentiment de supériorité. Mais l’Histoire nous enseigne qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Robert Darnton, historien à Harvard et spécialiste des réseaux de diffusion de l’information dans la France pré-révolutionnaire, explique que “les merveilles des technologies de la communication du présent ont produit une conscience faussée du passé – et même l’idée que cette communication n’avait pas d’histoire, ou n’avait à être considérée comme vraiment importante avant l’époque de la télévision et d’internet.” Les médias sociaux ne sont pas sans précédents : et même, ils s’inscrivent dans une longue tradition. Les réseaux numériques d’aujourd’hui sont peut-être plus rapides, mais il y a 500 ans, le partage de médias pouvait déjà aider à précipiter une révolution. Les systèmes de média sociaux contemporains ne font pas que nous connecter les uns aux autres : ils nous relient aussi à notre passé.


Article initialement publié sur Internet Actu sous le titre “Comment Luther est devenu viral”

Illustrations via Wikimedia Commons [Domaine Public]

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Grenelle 1794 – Fukushima 2011 http://owni.fr/2011/04/03/grenelle-1794-fukushima-2011/ http://owni.fr/2011/04/03/grenelle-1794-fukushima-2011/#comments Sun, 03 Apr 2011 12:00:51 +0000 Guillaume Mazeau http://owni.fr/?p=54784 Parmi les événements historiques qui peuvent aider à comprendre le désastre qui vient de frapper le Japon, le fameux tremblement de terre de Lisbonne vient spontanément à l’esprit. En novembre 1755, le séisme, suivi d’un raz-de-marée, provoqua entre 100.000 et 130.000 morts, soit la moitié de la population lisboète. Mais il est aussi connu pour avoir déclenché un vaste débat entre penseurs des Lumières sur la théodicée, le rôle de la Providence dans l’histoire et le sens de la vie humaine.

À la fin du 18e siècle, les événements naturels sont de moins en moins interprétés comme des châtiments divins, mais comme des aléas dépourvus de signification religieuse ou morale. Lorsqu’elle se déchaîne, la nature ne révèle aucun sens caché. Comme les éruptions volcaniques, les séismes ne sont plus seulement vus comme des fléaux mais aussi comme des « catastrophes naturelles », dont l’ampleur dépend de la capacité des hommes à les prévoir et à en atténuer les effets.

Ruines de Lisbonne, gravure allemande, 1755

Même si ses conséquences humaines sont terribles, probablement plus de 10.000 morts, le séisme du Japon révèle combien la vulnérabilité des populations varie selon leur degré de développement : comment oublier le tremblement de terre qui a ravagé Haïti en 2010, responsable de 200.000 morts et de millions de sans-abris, qui vivent encore aujourd’hui dans les ruines ?
En outre, l’événement naturel se transforme d’autant plus facilement en catastrophe qu’il affecte les intérêts du plus grand nombre. En 1783, la série de secousses qui touche la région de Messine fait trois fois plus de victimes qu’à Lisbonne mais comme elle concerne surtout des populations paysannes et qu’elle ne menace pas l’économie transatlantique, elle est bien moins couverte par la presse européenne. Faute de sources, elle est aujourd’hui moins connue des historiens.

Ville de Messine après le tremblement de terre

L’empathie de l’opinion mondiale est sélective

Aujourd’hui, alors que nombre de puissances ont fait le choix de l’industrie nucléaire, ce qui fascine tant les médias dans ce qui arrive au Japon n’est pas tant le séisme ou le tsunami que le risque d’une explosion des réacteurs de la centrale de Fukushima. Plutôt que de mobiliser le souvenir de Lisbonne, 1755, c’est donc plutôt à Grenelle, 1794, qu’il faut penser. Totalement oublié, l’événement est pourtant bien plus utile pour comprendre les enjeux politiques que posent aujourd’hui les risques naturels, qui s’accompagnent aujourd’hui presque toujours de risques technologiques.

Revenons sur les faits. Le 31 août 1794, à sept heures du matin, en plein Paris, la poudrerie de Grenelle, construite pour répondre aux besoins de la guerre, explose, détruisant les environs immédiats, propulsant des débris à plus de dix kilomètres et laissant plus de 1.000 morts. Mal connu et même largement oublié, le premier accident technologique de l’histoire européenne est pourtant identifié par un document [pdf] édité en 2006 par le ministère de l’Environnement comme l’événement qui aurait inspiré les premières lois de régulation des nuisances industrielles (1810). Repris par de nombreux experts et historiens, ce document construit une image rassurante : dès l’origine de l’industrialisme, les autorités politiques françaises auraient presque immédiatement pris conscience de la dangerosité des installations pour la santé des populations et mis en place une législation prévenant les pollutions et risques industriels. De Grenelle (1794) à AZF (2003), l’État responsable aurait ainsi constamment rempli sa mission de protection des populations face au développement de l’industrie. Les travaux de l’historien Thomas Le Roux (voir sa page) permettent aujourd’hui de remettre en cause cette légende.

Le drame n’entraine aucune loi sur la régulation des risques industriels

Parce qu’elle touchait un domaine relatif aux intérêts de l’État (la défense nationale) et que personne ne souhaitait brider le développement de l’industrie naissante, l’explosion de la poudrerie de Grenelle n’inspira directement aucune loi sur la régulation des risques industriels. Bien au contraire : dès 1794, malgré le traumatisme causé, malgré les signaux d’alarme tirés par certains experts, malgré les pensions versées aux familles des victimes, l’événement est rapidement occulté par les autorités. Les industries sensibles, liées à la sécurité nationale, sont ainsi délibérément tenues à l’écart de la législation sur les établissements insalubres de 1810, surtout destinée à limiter les pollutions massives engendrées par l’industrie chimique. La régulation des risques liés aux industries de guerre est, quant à elle, cantonnée dans un cadre législatif dérogatoire.

Peut-on, au nom des intérêts supérieurs de l’État, soustraire un certain nombre d’activités industrielles jugées vitales à l’indépendance politique ou énergétique, à la nécessité de protéger les populations et au droit de regard de la société civile ? C’est la question que posent, à plus de deux siècles de distance, les événements de Grenelle et de Fukushima. Mais si dans ce domaine, la raison d’État et l’opacité des autorités politiques restent importantes, les voix qui s’élèvent aujourd’hui pour demander un débat sur l’avenir du nucléaire en France montrent que depuis la fin du 18e siècle, rien n’est plus pareil : grâce aux progrès démocratiques, à la liberté de l’information et à la prise de conscience de la montée des risques technologiques, les citoyens disposent de ressources politiques dont leurs ancêtres étaient totalement dépourvus pour se saisir de leur destin.

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Publié initialement sur le blog Lumières du siècle sous le titre “Accidents technologiques et démocratie, du Japon à Grenelle”

Crédits photos et illustrations via Wikimedia Commons : par Sandover at en.wikipedia [Public domain], de Wikimedia Commons, sauf vignette de une : gravure extraite du document du ministère de l’Environnement cité dans le billet.

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Double violation du droit pour les musulmans de l’Algérie coloniale http://owni.fr/2011/03/21/double-violation-du-droit-pour-les-musulmans-de-lalgerie-coloniale/ http://owni.fr/2011/03/21/double-violation-du-droit-pour-les-musulmans-de-lalgerie-coloniale/#comments Mon, 21 Mar 2011 08:00:35 +0000 Gilles Devers http://owni.fr/?p=51454 De grands pays musulmans accèdent à la liberté et vont construire leur avenir. Déjà, on s’apprête à leur demander des comptes : quoi, ce n’est pas encore la démocratie absolue et parfaite ?!

Vingt ans après l’écroulement soviétique, Poutine gave ses réseaux et viole les droits fondamentaux au jour le jour ; les révolutions US des anciennes républiques soviétiques, dix ans plus tard, pataugent encore dans les approximations ; ailleurs, la France-Afrique post-coloniale donne encore le rythme. Les révolutions de la Tunisie, de Égypte, de la Libye, du Yémen, de Bahreïn ont le grand avantage d’être spontanées : aucun grand frère pour vouloir ensuite récupérer les dividendes.
Bon, mais ça sera très compliqué, car ce ne sont pas seulement les dernières années sanglantes des dictatures qu’il faut gérer, mais des décennies d’oubli du droit.

Voici à ce propos quelques repères sur ce qu’a été la liberté de religion en Algérie, du temps de la colonisation : 130 ans. Deux dates principales ont marqué cette période de l’histoire : 1830, avec l’administration française de l’Algérie et 1905 avec la non-application de la loi sur la séparation de l’État et des cultes

1830 : le double langage du droit

L’histoire contemporaine de l’islam et de la France commence en 1830, par l’annexion de l’Algérie. Avec la convention du 5 juillet 1830, conclue entre le Bey d’Alger et le général en chef des armées françaises, le pouvoir français s’impose, préfigurant le rattachement de l’Algérie à la France. Dès 1848, l’Algérie devient « territoire français », divisé en trois départements, sans être pour autant placée dans une égalité de droit avec la métropole. La France, qui avait fondé un empire colonial, s’affirme volontiers comme puissance musulmane, dans une société internationale encore marquée par l’empreinte de l’empire ottoman.

Les relations de la France et de l’islam sont évidemment plus anciennes. Il s’agit d’abord des croisades et des échanges entre Haroun al Rachid et Charlemagne, ou entre François 1er et Soliman le Magnifique. C’est aussi la présence durable des Musulmans au Moyen Âge, en Provence et en Languedoc notamment. La présence française en Afrique musulmane a été permanente depuis le 19e siècle : Saint Louis, alors capitale du Sénégal, disposait d’un représentant au sein de l’Assemblée nationale. Mais ce qui allait compter le plus dans ce domaine, a été le « fait algérien », c’est-à-dire l’irruption dans la vie politique, économique, culturelle et sociale d’un pays européen, de tout un peuple musulman avec son histoire, ses coutumes, ses règles de vie et sa religion.

Un peuple très majoritairement musulman, resté encore à un stade de développement de type traditionnel, devenait partie intégrante d’un pays de culture chrétienne. L’imbrication humaine, culturelle, politique ne cessera de se développer.

Dans cette région islamisée très tôt, le fait musulman est présent dès l’origine : la Convention du 5 juillet 1830 prévoyait que la France devait « ne porter aucune atteinte à la liberté des habitants de toutes les classes, à leur religion, leur propriété, leur commerce et leur industrie ». Or, dans le même temps, le droit métropolitain est venu organiser la société algérienne, en rupture avec le droit musulman. S’il est exact que le droit musulman souffrait d’archaïsme, l’esprit de la Révolution des Lumières n’a pas eu droit de cité sur l’autre rive de la Méditerranée : l’accès à la citoyenneté française a été refusé aux personnes de confession musulmane.

C’est la doctrine coloniale : l’Algérie est française, mais le musulman relève d’un statut personnel spécifique. Le colonialisme crée les bases du communautarisme. Le sénatus-consulte du 14 juillet 1865 énonce : « si l’indigène musulman est français, néanmoins il continuera à être régi par la loi musulmane ». L’application du Concordat a été écartée sous prétexte qu’il n’existait pas d’organisations représentantes de l’islam. Aussi, l’État français a-t-il été dès le début omniprésent, y compris pour régler la pratique du culte, avec une préoccupation particulière pour le maintien de l’ordre public.

Il n’existait pas en terre algérienne de droit à la liberté de religion, et la pratique du culte, pour les musulmans, s’avérait souvent aléatoire. En 1848, a été créé un service de l’administration civile indigène, ayant pour mission le contrôle du culte musulman. L’État colonial qui régissait tout, n’allouait que des moyens très limités, et n’hésitait pas à réquisitionner les lieux de prières pour les affecter à des besoins jugés plus légitimes.

1905 : La non-application de la loi

Le schéma n’a pas été modifié par la loi de 1905, bien que l’article 43.2 invitait le gouvernement à déterminer les conditions d’application de ce texte à l’Algérie et aux colonies. C’est le décret du 27 septembre 1907 qui régla la question, pour reconnaître la loi inapplicable et organiser le statu quo, soit une religion sous contrôle de l’administration, avec de maigres financements.

La circulaire, signée par le préfet Michel le 16 février 1933, qui a institué un contrôle de l’administration sur le recrutement du personnel cultuel, a prévu des indemnités pour ce personnel qui devait prêcher dans les lieux de prière reconnus par l’État.
Ce n’est que beaucoup plus tard que le nouveau statut organique de l’Algérie, édicté par la loi du 20 septembre 1947, a rendu le culte musulman indépendant de l’État. Les projets réformateurs sont restés lettre morte jusqu’à ce que l’Assemblée algérienne crée en 1951 une commission du culte musulman, parvenant à établir le projet d’une Union générale des comités cultuels, financée par l’État. Mais le Conseil d’État a estimé en 1953 que la création par l’État de ce type de structure était contraire au principe de séparation des Églises et de l’Etat, et c’est le schéma ancien qui est resté en cours jusqu’à l’indépendance de l’Algérie en 1962.

Dans le même temps, le maintien du statut personnel spécifique pour les musulmans faisait de la croyance religieuse une condition de la reconnaissance juridique, créant ainsi un communautarisme légal. L’accès à la citoyenneté répondait à une logique discriminatoire sur le plan religieux : les musulmans devaient renoncer au statut personnel, lié à leur foi, pour adopter celui du code civil. Ce n’est qu’à partir de 1947, que fut acceptée la citoyenneté dans le statut, c’est-à-dire le fait d’être français et musulman, mais en portant le titre de « français musulman ».

Un constat d’évidence s’impose donc : durant la période coloniale (1830-1962), les musulmans vivant sous l’autorité de l’État français ont connu un statut juridique caractérisé par une double violation du droit : le non-respect des engagements contenus dans la convention de 1830 et la non application de la loi de 1905.

> Article de Gilles Devers, initialement sur le blog Actualités du Droit sous le titre La religion dans l’Algérie coloniale

> Illustration Flickr CC Ophelia Noor et Tab59

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SXSW: un petit air de country http://owni.fr/2011/03/15/sxsw-un-petit-air-de-country/ http://owni.fr/2011/03/15/sxsw-un-petit-air-de-country/#comments Tue, 15 Mar 2011 07:56:15 +0000 Lara Beswick http://owni.fr/?p=51171 Cette semaine se tient le grand rassemblement international SXSW (South by SouthWest). Entre musique, cinéma et nouvelles technologies, l’évènement a su conquérir les acteurs et amoureux de ces univers. Son site internet ainsi que de nombreux articles sont déjà revenus sur ses 25 premières années d’existence. Fort de cette longévité, SXSW est désormais un événement incontournable. Lors de sa première édition en 1987 alors consacrée à la musique, ses instigateurs accueillirent 700 participants au lieu des cent initialement prévus, démontrant dès lors son intérêt.

Afin de célébrer à notre manière les vingt-cinq ans d’un des plus grands festivals au monde, nous avons décidé de revenir sur le contexte culturel dans lequel il a vu le jour.

Ce texte est largement inspiré d’un livre : Mainstream de Frederic Martel, dans lequel l’auteur fait le tour du monde pour essayer de comprendre ce qui devient mainstream et pourquoi. Au cours de son chapitre consacré à “l’invention de la pop music”, Fréderic Martel fait alors un passage à Nashville : centre stratégique incontournable pour l’industrie de la musique aux Etats-Unis, avec New York et Los Angeles.

Si Nashville est incontournable pour les Américains (le marché de la country est estimé à 10% des ventes de disques et de numérique aux Etat-Unis), elle reste plus ou moins inconnue par le reste de la planète. La musique historiquement légendaire qui est produite dans la région centrale Sud des Etats-Unis, s’exporte mal et reste le fruit d’une tradition locale. Définie par certains comme la poésie des Etats-Unis, il semblerait que la nature populaire et traditionnelle de ces musiques peine à se faire adopter par le monde comme le R’N’B, le rock ou la pop l’ont été.

Nashville, un centre névralgique pour l’industrie musicale aux Etats-Unis

Depuis les années 1960, Nashville représente le deuxième point stratégique et incontournable pour l’industrie de la musique après New York. De grands labels y ont installé des bureaux même si les tâches administratives et juridiques sont traitées aux sièges situés à Los Angeles et New York.

Nashville est considéré comme le berceau de la musique country. Situé entre le Kansas, l’Arkansa et le Mississippi, le “delta” est une zone inondable qui facilite la culture de coton. Les esclaves et les immigrés anglo-irlandais s’y installent et une culture originale naît de cette nouvelle mixité. Le blues (Musique noire) et la country (Musique blanche) se fréquentent et se chamaillent. Ces musiques, défendues par des musiciens de cultures différentes, ne cessent de se croiser.

L’âge de l’enregistreur et de la radiodiffusion métamorphose la vie des musiciens à la fin du XIXème siècle. La Country Music va alors connaître un extraordinaire rayonnement. L’industrie du disque recherche de nouveaux genres musicaux dans le sud, où il existe déjà un foisonnement musical. Il fallait un berceau à la Country Music, ce sera Nashville, surnommée plus tard la “Music City“.

Cette ville devient alors un véritable point de ralliement pour tous les musiciens américains proches de cette culture. Elvis Presley y a enregistré de la musique en studio. Johnny Cash, le célèbre chanteur en noir, emblème de la musique country, originaire de Kingsland, Arkansas meurt le 12 septembre 2003 à Nashville, Tennessee. Bob Dylan y enregistre plusieurs albums, accompagné par des musiciens locaux, dont le mythique Blonde On Blonde ou encore Nashville Skyline.

A l’intérieur de Nashville, un quartier va devenir le centre de toutes les préoccupations. Music Row est situé entre la 16ème et la 17ème avenue. Ce quartier est baptisé le Music Square East et c’est “l’adresse où il faut aller à Nashville pour trouver les sièges des majors, les studios d’enregistrement et les bureaux des télévisions musicales.” (Mainstream)

Né au début du XXe siècle, la country est d’abord la musique du monde rural blanc des États-Unis. Ce courant va subir diverses influences, parmi lesquelles le blues, et donner lieux à différents styles : le country-blues, le bluegrass, le country-western ou encore le country-rock.

Blues vs. Country

Le blues, c’est la musique des classes populaires noires, comme la country est la musique des classes populaires blanches. (Shelley Ritter – directrice du Delta Blues Museum, pour Mainstream)

Clacksdale est une petite ville du Nord-Ouest du Mississippi. Cette ville a été très importante pour le blues et de nombreux musiciens tels Sam Cooke, Junior Parker, Bukka White, Son House, John Lee Hooker, Jackie Brenston, Ike Turner, Eddie BoydWillie Brown et Johnny B. Moore y sont nés. Mais l’histoire de la musique blues y a plus ou moins été effacée à l’exception du petit musée touristique, le Delta Blues Museum. A l’époque, le blues n’est pas vraiment considéré, sûrement à cause du racisme ambiant propre à cette période. Il n’en reste pas moins une influence importante pour les musique interprétées par les blancs.

Blues et Country Music, naissent, grandissent et prospèrent sur le même terreau : le spleen et l’engagement. Au fil des ans, ces deux sœurs ne cesseront d’échanger leurs bons procédés et leurs meilleurs champions : Ray Charles le “countryse” d’un coté, et Willie Nelson le “jazze” de l’autre.

Quand le blues se joue dans des “juke joints”, la country, elle, se joue dans des “Honky tonks”. Toutes deux sont des musiques faites par et pour les classes populaires. La country-music a débuté comme une musique partagée par des musiciens noirs et blancs. Ces deux genres constituaient des musiques partageant des valeurs sociales semblables, parmi lesquelles le courage et la solidarité.

Malgré une structure harmonique bien définie, le blues est une chronique autobiographique et poétique, plus focalisé sur les paroles que la musique. Elle décrit la complaintes des esclaves, exploités par les émigrés/colons européens, toujours entre humour et mélancolie.

La country, elle, prend ses origines dans les Apalaches. Débarqués aux Etats-Unis en 1734, les premiers émigrants irlandais, anglais, gallois, écossais et espagnols on pour but de conquérir le nouveau monde et refaire leur vie. Le violon irlandais, le dulcimer allemand, la mandoline italienne, la guitare espagnole et le banjo africain sont les instruments les plus communs. Les interactions entre les musiciens issus de groupes ethniques différents feront naître ce genre unique qu’est la country.

La country est au centre de toute une économie. Embrassé par l’industrie de la musique, ce genre musical sera copié, modifié et verra même naître un grand nombre de dérivés nommés par les gourous du marketing. Du blues country en passant par le Hill Billy, le psychobilly, le rockabilly, la soul country ou encore le bluegrass, la country s’inspire et inspire, mais reste le représentant d’une culture locale et rurale qui pour la plupart d’entre nous reste une musique de “cowboy”.

Le blues et la country sont donc toutes deux décrites comme étant la poésie des Etats-Unis. L’une bénéficiant des stratégies de l’industrie musicale, l’autre restant une source d’inspiration importante pour la première. Pour Brenn Beck, pillier du groupe Left Lane Cruiser (que vous pouvez écouter sur OWNImusic), quand on lui demande quelle est selon lui la différence entre ces deux genres, il nous répond qu’ils ont toujours évolué côte à côte. Le whisky et les travaux physiques éprouvés par les deux communautés ont toujours inspiré ces genres. Par conséquent, la seule chose qui différencie l’un de l’autre est la couleur de peau de ses instigateurs.

Une autre chose qui contribue à relier ces deux style est la source très rurale de ces musiques. A contrario, le jazz est intrinsèquement une musique plus urbaine. C’est ainsi que la soul et le R’N’B produits dans le Tennessee dans les années 1950 ont vu leurs labels s’installer à New York et Los Angeles dès les années 1970.

La country est une musique très enracinée dans la vie locale. On l’écoute à la radio, mais on la joue aussi dans les “honky tonks”, les petits bars traditionnels blancs, un peu comme on fait le blues dans les “juke joints”, les petits bars du Sud Américain rural et noir. C’est pour ça qu’elle s’exporte mal, elle est trop locale [...] On ne vend pas de country à Londres, par exemple, c’est trop urbain. (Luke Lewis, PDG d’Universal music à Nashville pour Mainstream)

Gospel vs. Christian music

Fortement imprégnée par des musiques populaires, cette région du sud des Etats-Unis voit pourtant émerger deux styles musicaux très différents : le Gospel et la Christian Music (Gospel pour les blanc, souvent surnommé le “Southern Gospel”).

Au fond, nous faisons partie de la musique gospel. On pense souvent que le gospel est une musique noire, mais c’est d’abord une musique chrétienne. Et nous, nous faisons de la musique chrétienne qui est simplement blanche. (Dwayne Walker, Directeur du département artistique de Light Records, label spécialisé dans la musique Christian pour Mainstream)

Quand nous demandons à Benn Beck de nous expliquer la différence entre les deux genres, il nous répond que la différence majeure c’est que le gospel a une âme alors que la musique chrétienne émane d’une intention commerciale. La musique blanche est moins sujette à polémique que la musique noire et c’est en ce sens que l’industrie jette son dévolu sur le country et invente la christian music. Le Gospel reste à 99% noir quand la musique chrétienne reste à 99% blanche même si, à Nashville, la Gospel Music Association est le lobby officiel à la fois pour le gospel noir et la musique chrétienne.

A l’instar de la country, la “Christian music” se subdivise en de nombreux courants : Christian rock, southern gospel, jesus rock, god rock, gospel rock, christian rap et même rock “inspirationnel”. Nashville est connue pour être l’une des villes Américaines comptant le plus d’églises au kilomètre/carré. Au point même que l’on appelle cette région la “bible belt”, la région de la bible.

Encore une fois, la différence majeure entre le gospel et la musique chrétienne reste une histoire de couleur mais l’une et l’autre sont intrinséquement liées, l’une étant exploitée officiellement, et l’autre inspiratrice des musiques à destination commerciales.

En explorant tous les paramètres des musiques du sud des Etats-Unis, nous essayons toujours de comprendre pourquoi SXSW s’est installé à Austin plutôt qu’à Nashville et nous devons admettre que la raison de cette délocalisation reste assez mystérieuse à nos yeux même si quelques éléments pourraient expliquer ce phénomène.

Pourquoi SXSW est-il à Austin?

L’industrie de la musique ayant choisi comme centre Nashville, on se demande pourquoi Louis Black, Roland Swenson et Louis Meyers ont décidé de monter le fameux festival à Austin.

Un des éléments a priori des plus pertinents reste que Nashville est une ville de compositeurs, LA ville de la musique enregistrée, alors que SXSW est surtout un festival de “musique vivante”. Les mécanismes de l’industrie, à l’instar de ceux de la Motown, ont été adoptés à Nashville. Des éditeurs trouvent des compositeurs et des maisons de disques alors que des labels font interpréter les compositions et exploitent les versions enregistrées. Nashville a toujours fonctionné de cette manière et reste à priori une ville de compositeurs et de musiques enregistrées.

“L’éditeur est l’élément central de l’industrie à Nashville et les maisons de disque possèdent d’abord, et avant tout, le répertoire.” (Eddie de Garno, le PD-G d’EMI-Christian group Music Group pour Mainstream).

Quand nous posons la question à Frederic Martel, auteur de De la Culture en Amérique et Mainstream, il répond : “Nashville c’est vraiment la musique enregistrée chrétienne et country ; pas trop les concerts. Austin c’est beaucoup plus les concerts et aussi plus le rock et le blues, bref autre chose.”

Nous pensons cependant que la réunion de plusieurs paramètres indispensables au succès d’un tel festival contribuent à ce que cet évènement soit situé à Austin plus qu’à Nashville.

On the top of the list, Austin, en plus d’être la ville d’origine de nombreux musiciens tel Willie Nelson ou Janis Joplin, est aussi un berceau de la haute technologie. On surnomme même cette région la “Silicon Hill”. Parmis les plus gros employeurs d’Austin, on peut citer 3M, Apple, Hewlett-Packard, Google, AMD,Applied Materials, Cirrus Logic, Cisco Systems, eBay/PayPal, Hoover’s, Intel Corporation, National Instruments, Samsung Group, Silicon Laboratories, Sun Microsystems ou encore United Devices, ce qui, justifie largement la mise en place de SXSW interactive, au sein de ce même festival originellement destiné à la musique. Des milliers de diplômés en informatique ou en ingénierie sortent chaque année de l’université du Texas à Austin et constituent une source stable d’employés pour la ville. Perturbés par la sphère Internet dans les années 90, les fondateurs de SXSW avaient-ils déjà préssenti le rapprochement inévitable qui devait avoir lieu entre les nouvelles technologies et les industries culturelles ?

Les quelques 4000 universités des États-Unis forment les publics de demain, irriguent artistiquement des régions entières avec leurs 700 musées, 110 maisons d’édition et 3500 bibliothèques, dont 65 possèdent plus de 2,5 millions d’oeuvres chacune et 2300 Performing Arts Centers.

Ceci peut aussi expliquer cela. Austin, largement peuplée d’étudiants fait de cette capitale une ville propice au développement culturel et en particulier au développement du live et…explique une certaine passion pour le rock, plus contemporain, la musique du chaos où toutes les influences sont permises.

Autre élément, la ville a toujours été réputée pour ses clubs et bars squattés par les Généraux pendant la guerre civile dès le 19ème siècle. Aujourd’hui, gouvernement général des Etats-Unis, est l’un des plus gros employeurs d’Austin, connue pour être une ville cosmopolite et fêtarde où le mélange des genres est ainsi permis et le lourd passé de l’appartheid s’y trouve obsolète.

Austin, ville des Etats-Unis, où le ministère de la culture est nulle part mais la vie culturelle partout, montre encore une fois ce que l’industrie peut apporter à la culture. Alors que le secteur musical en France fait sans cesse appel au gouvernement pour régler ses tracas internes. Un système où la loi du commerce régit les cultures, on n’en voudrait pour rien au monde. Pourtant, alors que le monde est en crise, SXSW bat son plein et le dynamisme des secteurs culturels et de l’innovation est certain. Things to think about.

Article initialement publié sur OWNImusic

Crédits photos CC flickr :City On Fire, bluestuff1966; Peat Bakke; pixajen; eric veland

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The Big Visual Bang Theory http://owni.fr/2011/03/06/the-big-visual-bang-theory/ http://owni.fr/2011/03/06/the-big-visual-bang-theory/#comments Sun, 06 Mar 2011 10:00:09 +0000 Constance Ortuzar http://owni.fr/?p=49778 Article initialement publié sur l’Oeil du Diable, un blog Culture Visuelle et sur OWNIsciences

La sitcom américaine lancée en 2007 sur la chaîne CBS, devenue depuis très populaire en France, met en scène quatre scientifiques geeks et surdoués et leur jolie voisine, aspirante actrice. Le générique de la série, faisant écho à son titre, résume en une centaine d’images défilant rapidement une “Histoire du monde” à partir du Big Bang.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Ce set d’images ressemble beaucoup à celui, compilé et analysé par André Gunthert, des loltoshops apparus sur le web en Novembre 2009 suite à “l’affaire” Sarkozy et la Chute du Mur (voir ici également). De la même manière cette sélection d’images marquantes ou reconnaissables, propose un condensé métonymique de l’Histoire. On y retrouve ainsi, comme dans les montages français, les dinosaures, l’Homme de Vitruve ou Neil Armstrong.

Cependant, à la différence de la production amateure et collective que fut l’ensemble des montages photos de #sarkozypartout, celui-ci est une production visuelle destinée à être diffusée comme une séquence cohérente et animée. Et là où le premier mêle le noir et blanc et la couleur sans ordre, le second s’enchaîne selon une progression allant de l’un à l’autre en passant par le sépia, et donne ainsi l’illusion d’une progression dans le temps. Avec cet artifice efficace, basé sur une sorte de “réflexe visuel”, la matérialité de l’image, son histoire, s’efface, et son contenu s’intensifie. Ainsi la photographie de très bonne définition d’un singe sert-elle à évoquer la préhistoire, et un photogramme (probablement tiré d’une version du Monde Perdu) évoque les dinosaures au même titre qu’un dessin rappelant fortement les figurations du XIXème siècle.

D’autre part, la comparaison de ces deux séries d’images révèle la différence entre les représentations visuelles française et américaine de l’Histoire. La série américaine, si elle partage certaines images emblématiques avec celle produite par les internautes français, se différencie d’abord par l’importance accordée aux périodes historiques : la préhistoire et l’Histoire Ancienne y sont représentées par 24 images (c’est-à-dire un quart du total) alors que le Moyen Age et la Renaissance sont confusément mêlés avec un Homme de Vitruve antérieur à Jeanne d’Arc. Puis, là où les français semblent avoir privilégié le XXème siècle, les américains insistent sur le XIXème.

Seconde différence notable, l’accent mis sur l’histoire du continent américain (civilisations pré-colombiennes, Pilgrim Fathers, conquête de l’Ouest, Lincoln,etc.) On peut également remarquer que face à l’eurocentrisme de la série française, on trouve dans les images du générique plusieurs mentions de l’histoire de l’Orient (la Grande Muraille, le Taj Mahal, une statue de Shiva). Puis l’évocation de l’époque contemporaine et de la culture populaire est très significativement étasunienne. On retrouve entre autres Hollywood, l’Empire State Building, la culture hip-hop et les sports de glisse (skateboard et snowboard) à la place de l’équipe de France de football où Sarkozy avait été incrusté.

Notons, enfin, l’absence de l’évocation des temps bibliques, qui avaient été largement représentés dans les montages photos de Sarkozy. Elle s’explique par le thème de la série The Big Bang Theory, qui comme son nom l’indique (plus ou moins) touche au monde scientifique ; l’Histoire résumée par le générique se veut donc une histoire “scientifique” de notre monde. Thème s’illustrant dans la séquence par des icônes de l’imaginaire des sciences, des images de microscope pour figurer l’apparition de la vie sur Terre, une ampoule évoquant la découverte de l’électricité ou encore Albert Einstein et deux images plus loin sa célèbre formule E=MC2 sur un tableau noir.

Malgré ces différences, on voit bien se dessiner un motif commun aux deux ensembles, une manière de donner à voir l’Histoire à travers des icônes et des emblèmes. Si l’on tape “histoire du monde” dans Google Images on retrouve la “Marche de l’Homme”, Jésus, des cartes anciennes, des tableaux célèbres et des monuments (plus un petit dino en page 8). Je ne sais pas s’il y a un nom pour ces résumés visuels de l’Histoire du monde, mais il me semble qu’il pourrait s’agir d’une forme en soi à qui un inconscient culturel collectif donne ses références.

>> Illustration FlickR CC ntr23

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Le retour en grâce d’Alan Turing http://owni.fr/2011/02/04/le-retour-en-grace-dalan-turing/ http://owni.fr/2011/02/04/le-retour-en-grace-dalan-turing/#comments Fri, 04 Feb 2011 13:58:56 +0000 Roud http://owni.fr/?p=34034 Alan Turing, né en 1912 et mort en 1954, est un modèle scientifique pour de nombreuses personnes. Mathématicien spécialiste de cryptographie, il est précurseur si ce n’est l’inventeur d’au moins deux domaines scientifiques très actifs aujourd’hui qui m’intéressent au plus haut point : l’informatique et la biologie intégrative. De plus, nombre de ses travaux avaient des motivations autant philosophiques que scientifiques, ce qui explique peut-être le souffle qui les anime.

Turing l’informaticien

Ses contributions majeures sont dans le domaine de l’informatique. Turing est l’inventeur de l’ordinateur en tant qu’objet d’étude théorique. Il a ainsi littéralement défini le concept d’algorithme (et un concept qui va avec, la calculabilité). Dans le papier fondateur des sciences informatiques, il définit ce qu’on appelle aujourd’hui une machine de Turing. La machine de Turing est un dispositif théorique très simple, basé sur une machine lisant un ruban imprimé et, en fonction de ce qu’elle lit sur le ruban, pouvant avancer, reculer sur le ruban, écrire sur celui-ci ou effacer de l’information. On peut démontrer que tout ordinateur est en fait assimilable à une machine de Turing !

Ce qu’on sait moins, c’est que Turing a inventé sa machine (et donc l’ordinateur) pour répondre à un problème mathématique précis, posé par Hilbert dans sa fameuse liste. En fait, ses travaux font suite à ceux de Godel sur l’indécidabilité en mathématique. Turing pensait que le problème 10 de Hilbert était indécidable ; pour étudier ce genre de problème, son idée était en quelque sorte de “mécaniser”, d’automatiser les mathématiques, ce qui l’a amené à inventer la machine de Turing et la notion d’algorithme. Un des problèmes fameux qu’il a résolu avec sa démarche est le problème de l’arrêt. En terme “geek”, le problème de l’arrêt se formule en termes suivants : est-il possible de construire un algorithme capable de prédire si un programme informatique va imprimer les mots “hello world” ? Turing a posé le problème et montré qu’une telle machine, qu’un tel algorithme n’existait pas, et donc que le problème de l’arrêt est indécidable (la démonstration est assez facile à comprendre, je m’étais même fendu d’un petit billet à ce sujet à une époque lointaine …).

Les autres contributions d’Alan Turing

Turing était en fait fasciné par les machines, l’automatique, et se posait beaucoup de questions philosophiques sur la nature de la conscience et de l’intelligence. L’une de ses contributions majeures au domaine de l’intelligence artificielle est ce qu’on appelle le test de Turing : il s’agit, en gros, d’un test permettant de mesurer l’intelligence d’une machine à l’aune de l’intelligence humaine. Les fameuses CAPTCHA de nos blogs sont une forme de test de Turing. Ce cheminement des maths vers l’algorithmique en passant par la philosophie et l’intelligence artificielle ont amené Turing a s’intéresser à la formation de structures en biologie. Là aussi, il a cherché à savoir comment de la complexité pouvait émerger de processus purement mécaniques : il a ainsi proposé les premiers modèles mathématiques de réaction-diffusion, pour expliquer comment des motifs (de Turing) peuvent se former spontanément en biologie.

La plupart des travaux de Turing sont largement d’actualité dans toutes ces disciplines. La machine de Turing est le prototype théorique de l’ordinateur, l’intelligence artificielle est un domaine de recherche prometteur, et je suis très bien placé pour vous dire qu’on n’a pas fini d’entendre parler de Turing et de ses successeurs dans le domaine de la biologie théorique.

Turing, l’homme

Sur le plan plus personnel, la vie de Turing fut probablement assez triste et se termina très mal. Homosexuel, il perdit son premier amour foudroyé par la maladie (ce qui rendit Turing athée, comme Darwin), puis fut poursuivi et condamné dans un pays où les préférences sexuelles différentes étaient illégales. Du fait de sa condamnation, on lui interdit de poursuivre ses recherches sur la cryptographie. Désespéré, Turing se suicida en 1954 en mangeant une pomme empoisonnée, comme dans Blanche-Neige, son conte de fée préféré. [NB : L'histoire dit que cette pomme croquée inspira le logo de la marque Apple. En 2009, Gordon Brown a présenté les excuses du gouvernement britannique pour sa condamnation abominable.]

Turing fait donc partie de ces chercheurs géniaux et multicartes, ayant laissé leur empreinte et leur nom sur plusieurs domaines scientifiques différents (faisant mentir le zeroième théorème ?). Ses préoccupations scientifiques, ses interrogations philosophiques, l’ont amené à fonder des domaines en pleine expansion aujourd’hui. A ce titre, il aurait mérité le Nobel, mais ne l’aurait probablement jamais eu vu ses intérêts scientifiques plutôt dans le XXIe siècle que dans celui de l’ami Alfred.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

>> Article initialement publié sur “Matières vivantes”

>> Illustration et vidéo Flickr CC : Leo Reynolds et Andrew Magill

>> Extrait du documentaire “The Genius of Alan Turing” en cours de tournage

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Web: on n’a pas tous les jours 20 ans http://owni.fr/2011/01/21/web-on-na-pas-tous-les-jours-20-ans/ http://owni.fr/2011/01/21/web-on-na-pas-tous-les-jours-20-ans/#comments Fri, 21 Jan 2011 07:33:53 +0000 Cyroul http://owni.fr/?p=43198 Certains vous diront qu’Internet a 15 ans, mais dommage pour nos calvities naissantes c’est faux. Le web a 20 ans et Internet est nettement plus vieux. Alors fêtons ça dignement avec ce petit dessin (fait dans le métro – vous m’en excuserez d’avance) censé nous raconter l’histoire simplifiée du web.

Car il faut s’en rappeler, les transformations sociales et culturelles occasionnées par le World Wide Web sont vertigineuses. Imaginez-vous qu’il y a 20 ans, personne n’avait d’adresse e-mail. Il y a 20 ans, les jeux vidéo se jouaient sur des disquettes. Il y a 20 ans, monter une start-up était impensable (il fallait racheter un fond de commerce, reprendre la boutique de papa pour avoir sa boîte). Il y a 20 ans, il suffisait de faire des études pour avoir un métier sérieux (alors qu’aujourd’hui, il vous suffit d’être community manager). Et il y a 20 ans, j’avais des cheveux longs. Il y a 20 ans, la vie était complètement différente… Le web a tout changé. Va-t-il continuer ?

1991: la naissance du World Wide Web

Ce serait Tim Berners-Lee (le boss du W3C) qui aurait inventé le web en 1989, mais le premier véritable site web (Info.cern.ch) a été mis en ligne en 1991. Et c’est en 1993 que le code source du World Wide Web est devenu open (gratuit) et tomba dans le domaine public. Enfin, en 1994/95, Netscape Navigator arriva sur nos bécanes. L’aventure du web commençait et il est intéressant de voir qu’elle est indissociable de l’histoire du partage libre des connaissances.

1992-1995 : un nouveau monde à explorer

Les premiers colons de ce territoire furent les universitaires qui se sont amusés à inventer, créer et tester des concepts analogiques éprouvés, des vieilles théories remises au goût du jour et des idées farfelues. Le résultat fut une foule d’idées et de savoirs qui s’éparpillèrent dans tous les sens, créant des formes nouvelles et inimaginables. On a vu ainsi débarquer (ou renaître) les concepts d’hypermédia, de démocratie virtuelle, de mondes virtuels, etc.

Et puis, les modems se mirent à être accessibles, les fournisseurs d’accès se multiplièrent, et les étudiants, que nous étions à l’époque, purent enfin faire des trucs non-universitaires sur ce support étrange. En peu de temps, les webzines, dignes successeurs des fanzines (car moins coûteux), se multiplièrent (la Rafale, les Ours, la Baguette Virtuelle,etc.). Des sites la plupart du temps sans images, mais où l’on trouvait de l’humour, de la passion, de l’expertise et surtout la liberté d’écrire ce que l’on voulait. La génération cyber naissait…

1996-2000: l’avènement des autoroutes de l’information

Ça y est, la première bannière de publicité a été affichée. Les marques s’intéressèrent alors à Internet, assimilant rapidement ça à un nouveau support média qu’il suffisait de remplir avec de la bannière ou de l’affiliation. D’ailleurs en publicité, on appellera ça du “hors média” jusqu’en 2009. Les marques les plus malignes, elles, développèrent déjà des sites web ou des applications de gestion de comptes (pour les banques). Ce fut une époque de fête pour les agences de développement de sites web, les créateurs de contenus et de contenants.

Marc Andreessen fit la couverture de Time et, d’un seul coup, le monde des affaires s’aperçut qu’on peut faire de l’argent en vendant des trucs immatériels, des “logicielsou “des sites web”,  comme disent les ingénieurs informatiques. Certains businessmen comprirent mal et pensèrent que vendre de l’immatériel, c’est vendre du rien. Alors ils décidèrent de se lancer sur Internet et de vendre du vent.

Cela marcha… un temps. Et on appellera ça ensuite “la bulle Internet” pour bien circonscrire cette crise au territoire virtuel. Seulement, ceux qui ont déclenché cette crise n’avaient rien de virtuels. Qu’ils soient startupers ou investisseurs, c’étaient des chercheurs d’or venus se faire de l’argent sur un Klondike virtuel. Et leurs pelles étaient les dotcoms. De vrais kasskooyes quoi.

2001-2005 : glandeurs et décadences du web

Et puis il y eu comme un couac. Les investisseurs, business angels et autres “Ventres” Capitalists (sic) décidèrent de récupérer leur argent (de vérifier si leurs investissements étaient viables). Aïe ! “Comprenez moi, cher investisseur, mais vacherchertamamieamarseilledotcom, le service de co-voiturage à domicile pour octogénaires marseillaises, ne pourra trouver son point d’équilibre qu’en 2025, moment où la France ne sera composée que de vieux de 80 ans vivant dans le Sud. En attendant, vous allez devoir continuer à nous soutenir.

Bizarrement, la plupart des investisseurs coupèrent les crédits. Et la plupart des boites coulèrent. Que les dotcoms coulent, ce n’était finalement pas très grave (trop de truands en costard pour être sérieux), par contre, c’est tout l’écosystème Internet qui s’écroula d’un seul coup. Beaucoup de projets très intéressants, de concepts révolutionnaires, de talents réunis, ruinés, perdus, éparpillés. La réalité marketing et publicitaire rattrapa Internet : il fallait que ça crache, il fallait du ROI. Ne subsistèrent alors que les campagnes bannières ou les sites e-commerce. Le monde digital devint triste.

Mais encore une fois, c’est le libre qui sauvera le web. Depuis plusieurs années, des passionnés créaient des CMS gratuits et évolutifs permettant à des non-spécialistes de mettre plus facilement à jour leur site web. Ainsi Spip, Joomla, WordPress et les autres provoquèrent l’émergence d’un phénomène inattendu : le blogging.

On savait que les internautes aimaient écrire (ils étaient déjà consommateurs d’IRC via ICQ, et le petit nouveau MSN), mais à ce point ?! Alors le blogging redonna des couleurs au web. Oui il y avait du tout et du n’importe quoi, mais cela signifiait de la diversité, de la création gratuite et surtout de nouvelles idées. Le web revivait.

2006-2010 : entre liberté totale et dictature absolue

2006, le grand public convergea vers le web. Pourquoi pas ? On y trouvait de meilleurs affaires que dans les magasins à côté de chez soi, et on pouvait y discuter, s’engueuler, donner son avis gratuitement, et de façon illimitée. Mieux que la TV ! En plus, Internet c’est gratuit: musique, vidéo, films, livres. Toutes les publicités disaient bien qu’Internet ne coûtait que le prix de son abonnement et qu’après c’était cadeau, alors pourquoi s’en priver ? Donc le grand public ne s’en est pas privé. A lui les mp3, les divx et les vidéos en streaming de Koh-Lanta.

Seulement tout ça n’était pas sans conséquence. D’un seul coup, médias et producteurs de contenus s’aperçurent que les chiffres de vente n’étaient plus aussi bons. Forcément, ce n’était pas de leur faute, mais de celle d’Internet. Il fallait agir ! Après quelques coups de téléphone bien placés, les gouvernements (directement impactés par la crise de l’audiovisuel et des médias qui se prépare) ont agi !

Première étape, désinformation: faire peur en montrant les horribles dangers d’internet. Deuxième étape, répression : punir ceux qui se croient libres. Résultat, filtrage des connexions: les médias vont enfin pouvoir consulter vos données personnelles (et ceux qui vous disent le contraire n’ont pas beaucoup d’imagination).

Mais pendant que les gouvernements tentaient de maîtriser les tuyaux où passe Internet, des sociétés innovantes avaient déjà réussi à créer les tuyaux qu’elles contrôlent. Apple, Google et Facebook (j’aurais pu rajouter Microsoft, Yahoo et quelques autres) savaient déjà ce que les internautes faisaient sur leurs sites. Certes, ces données ne sont pas consultées. Pas encore. Mais ça ne durera pas. Et c’est entièrement légal ! Bon courage pour faire un procès à Facebook le jour où ses investisseurs voudront gagner de l’argent en vendant ou exploitant vos données personnelles. L’internaute sous prétexte d’être sauvé des pédophiles et des pirates va se faire voler sa vie privée. Mais comment faire autrement ? Ce pauvre internaute, bourré de désinformation gouvernementale est la proie idéale pour des marques sans scrupules.

Mais tout n’est pas perdu

Car heureusement le libre n’est pas mort. Et l’on a pu constater l’émergence de nouveaux usages via les principes du libre. Les drôles de mèmes Internet, l’incroyable pouvoir de l’anonymat digital, la peur panique des politiques de la transparence de l’information (via l’affaire WikiLeaks), l’incroyable force du téléchargement en peer-to-peer, et bien d’autres choses encore. L’internaute averti s’est retrouvé capable de réaliser des choses qu’il aurait crues incroyables. Le web est bien le lieu de tous les possibles.

Alors on se retrouve à l’aube de 2011, face à un dilemme. D’un côté laisser les gouvernements et des boîtes comme Facebook gagner la guerre pour un Internet policé et stupide, mais qui rapporte de l’argent, ou de l’autre essayer de suivre la route, moins simple mais plus intéressante de l’Internet libre. C’est ce que j’ai tenté d’illustrer dans ce dessin du métro. Quelle route allons-nous choisir ?

Personnellement j’ai choisi. Car comme l’histoire du web nous l’a appris: suivre uniquement la voix de l’argent ne peut que tuer les potentialités du web. Vous n’êtes pas d’accord ?


Article initialement publié sur Cyroul, sous le titre “Bientôt 20 ans de web”

Illustrations: Bailey Weaver, Cyroul (CC), Archives nationales américaines, Tom Margie (CC FlickR)

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